« Avez-vous déjà, une fois dans votre vie, passé une ou plusieurs semaines, voire un ou plusieurs mois, dans un espace réduit avec vos proches dans un contexte stressant ou incertain? »

Ce récit fera certainement écho à vos expériences, chacune transposable d’une certaine manière, car elles se rejoignent en certains points. Je vais tâcher de vous apporter un éclairage sur les mécanismes opérant dans de telles situations. Pour y parvenir, je vais vous livrer quelques-unes de mes expériences de vie s’étalant depuis mon plus jeune âge jusqu’à l’âge adulte :

« Mon père, passionné de voile depuis sa tendre enfance, à force de sacrifices, avait réussi à s’offrir son premier voilier, un first 28 de 9 mètres, une nouvelle aventure commençait ! Tellement habité par sa passion, il avait transmis à ma famille (ma mère, ma sœur et moi), cet engouement pour des moments de vie simples, authentiques, et en harmonie avec les éléments naturels. Nos vacances se centraient alors encore plus sur l’essentiel. Nous renforcions notre aptitude naturelle à nous émerveiller toujours plus chaque jour. Nous apprenions de notre environnement…
Depuis l’âge de 6 ans, nous larguions les amarres pour de longues croisières d’1 mois, chaque été, à bord de notre cher voilier. Quoi qu’il advienne, nous n’aurions jamais envisagé d’en annuler une, malgré la promiscuité de cet espace confiné. Nous nous remettions donc aux lois de la nature avec les moyens du bord. Avant chaque départ, et surtout après avoir pris la météo rigoureusement afin d’éviter les coups de vents du 14 juillet, nous quittions le port des Embiez sous le regard de ceux qui préféraient rester dans leur zone de confort. Une traversée de 24 à 36H selon l’itinéraire et la météo commençait alors. Notre capitaine, mon père, optait pour la direction la plus favorable selon les vents et les courants (Corse ou île d’Elbe)».
Notre aventure commune commençait, faite de journées à alterner le barreur ; des moments de voile ; de pique-niques improvisés ; de séances bronzages ; de moments de lecture ; de baignades attachés à l’échelle du bateau ; de cabanes de serviettes ; de jeux de cartes ; de disputes ; de réconciliations ; de grignotages ; de pèche à la traîne ; faire trainer ses pieds dans l’eau en observant les dauphins et les baleines ; etc.
J’assurais aussi les quarts de nuit avec l’un de mes parents, et, d’ailleurs, j’ai toujours tenu à ce qu’ils n’oublient surtout pas de me réveiller, à n’importe quelle heure de la nuit ! Dès mon plus jeune âge, je me suis toujours sentie investie de cette responsabilité : cette veille était essentielle afin d’identifier la direction des autres navires selon la couleur de leurs feux. Sur l’eau, la nuit, tout pouvait arriver et selon les routes, le trafic était intense et délicat, avec des ferries ou des cargo qui n’assuraient pas de veille. Nous devions éviter les filets dérivants, heureusement, les chalutiers nous contactaient à la VHF pour nous indiquer leurs postions et ainsi épargner leurs cargaisons parfois douteuses… »

Alors : vous vous demandez certainement à juste titre : « Mais pourquoi un tel récit ? A quoi bon ? Où veut ’elle en venir ? »

Dans la situation actuelle de début de confinement que nous entamons depuis ces derniers jours, nous aurons certainement tous à affronter des situations inédites et complexes. Ce contexte et les nouveaux éléments à prendre en compte, pourront potentiellement nous projeter prochainement dans des situations analogues à ma petite histoire … nous sommes ainsi tous confinés sur nos propres bateaux, avec nos conjoints et enfants dans des lieux plus ou moins adaptés et spacieux qui nous offriront parfois peu de marges de manœuvre. Les relations humaines et l’organisation de cette nouvelle vie devront donc être adaptées à la mesure de l’enjeu !

Poursuivons donc notre petite histoire :
« Nous vivions donc à 4 confinés sur un voilier de 9M. Ceci équivalait à cohabiter dans un espace de 12m2 environ, soit la taille d’une grande chambre. Nous partagions des moments fabuleux, gravés à jamais dans nos mémoires qui ont transformé nos 4 vies ainsi que la cohésion de notre petite famille. Nous alternions entre joie, éclats de rires, découvertes, plaisirs simples mais aussi apprentissages divers et variés. Afin de me dégourdir les jambes, je sortais parfois ma planche à voile et je tirais des bords. Mon père gonflait l’annexe et nous faisait découvrir les différents lieux. Nous nous promenions longuement sur les plages et dans les villages. Nous préférions les mouillages et nos seules escales dans les ports n’étaient dédiées qu’au ravitaillement.
Ces longues croisières étaient donc de merveilleuses occasions de renforcer nos liens face à l’adversité et face aux caprices de la météo. Nous étions délibérément à l’écart de la folie des villes et des sentiers battus. Nous étions toujours plus forts et fiers après avoir bravé les éléments de notre mieux, tous ensemble embarqués dans le même bateau ».

Tout pouvait paraître idyllique mais tout ne l’était pas toujours ! Et dîtes-vous bien, qu’être à la maison les uns sur les autres va peut-être vous enchanter au début, mais que très vite tout ne va pas être si simple ! Les humeurs de chacun vont commencer à s’exprimer, chacun va toucher du doigt ses limites. Vivre confinés nous met rapidement face à nous-même et, d’ailleurs, en voici quelques exemples :
– Chacun a son propre mode de fonctionnement, ses propres habitudes, sa propre capacité de résistance au stress et ses propres réponses aux différentes émotions !
– Certains ont peur d’attraper le virus, peur de manquer de ravitaillement, ou même peur de perdre leur activité !
– Certains autres peuvent même se sentir coupables en cas de test positif pour avoir oublié de mettre le masque ou pour être sorti pour voir des amis !
– Vous vous sentirez peut-être en colère à certains moments car vos enfants se comportent comme des lions en cage, ils sont excités et ne vous écoutent plus !
– Votre conjoint ne semble pas vous comprendre…et cela vous contrarie !
– Vous vous sentirez aussi parfois frustrés de ne pas pouvoir faire votre travail comme aimez le faire en temps normal !
– Certains communiqueront peut-être aussi leur angoisse à leurs enfants qui se sentiront en insécurité et se poseront beaucoup de questions.
– Etc.

Poursuivons donc notre petite histoire :
« Pendant les coups de vent lorsque nous étions au mouillage, ou lorsqu’il pleuvait, nous étions parfois obligés de rester tous enfermés ensemble pendant quelques jours (parfois même une semaine). Nous n’avions alors aucune possibilité de mettre le nez dehors : tous les 4 dans 12m2 avec 2 cabines pour s’isoler et un carré comme pièce à vivre ».

Imaginez-vous la vie à bord de 2 adultes avec 2 enfants en bas âge. Mais comment gérer et y prendre goût ? Pendant un évènement difficile, ou lorsque nous faisons face à un danger, nous réagissons tous différemment. Nous n’avons souvent l’occasion de découvrir nos réactions que lorsque nous avons à y faire face. Voici pourquoi, il me paraît important, ici de vous livrer quelques expériences de vie qui ont participé à forger qui je suis aujourd’hui. Voici deux des moments difficiles traversés ensemble et quelque peu marquants :

*Evènement N°1 : gros coup de vent à Rondinara (Corse), j’avais 6/7ans :
« Nous avions 3 ancres pour stabiliser le bateau et le moteur en marche avant pour les soulager. Cette nuit-là, plusieurs bateaux se sont mis à déraper et nous avons dû lever l’ancre subitement. Malheureusement, une chaîne s’est prise dans l’arbre ! Du haut de mes 7ans, j’ai soutenu ma mère qui tenait mon père par les pieds car il s’était attaché pour ne pas basculer. Il essayait de cisailler la chaîne pour libérer le bateau, la tête en bas. Il aurait été beaucoup trop dangereux de plonger. Cette position périlleuse était la seule solution possible car nous devions changer d’abri d’urgence ».
*Evènement N°2 : Golfe d’Ajaccio (Corse), j’avais 30 ans :
« Le vent est passé de 15KM/H à 45 KM/H en 30mn, puis très vite à 70KM/H avec vent fort tourbillonnant. Notre GPS a enregistré des ronds sur place pendant 1H. Habituellement mon père, très expérimenté avait toujours tout géré et nous avions toujours eu une confiance aveugle inspirée par la maîtrise émotionnelle qu’il démontrait. Mais ce jour-là, voyant sa réaction et après avoir mesuré le danger potentiel, j’ai pris les choses en main. Mon objectif a donc été le suivant : faire en sorte que personne ne se déplace sur le bateau pour réduire les risques d’homme à la mer et/ou d’accidents. J’ai alors immédiatement demandé à ma mère et ma sœur de rester dedans et à mon père de rester à la barre. Je me suis alors attribuée la gestion des manœuvres et des voiles. A ce moment-là, la seule solution était suivre le vent et d’enchaîner les virements de bord, je laissais mon père gérer. Nous étions ainsi seuls face à nos propres ressources, face à notre instinct de survie et à notre réactivité. Ce jour-là, pour la première fois, mon père a eu peur. Et là, instinctivement je me suis mise à lui dire ce qu’il avait besoin d’entendre pour se rassurer car il en avait besoin. Il me demandait si le vent baissait, je lui répondais alors contrairement à la réalité qu’il baissait. Ce jour-là, j’ai répété la même phrase autant de fois qu’il en avait besoin, ce qui lui a permis de retrouver confiance en lui, de se rassurer et de repousser ses limites .

Sur le moment, nous avons tous fait face, selon nos aptitudes et nos personnalités du mieux que nous pouvions. Mais peu de temps après, les émotions se sont exprimées de façon plus ou moins intenses et contrôlées. Ma mère ne voulait plus faire de bateau, je me suis inscrite dans un club de voile pour progresser et comprendre, mon père a choisi de ne plus traverser vers la Corse, ma sœur a mis du temps aussi. Des colères, des disputes sont survenues par la suite car l’intensité de cet évènement avait été trop grande. Nous avions tous besoin de nous exprimer et de nous en libérer chacun a sa façon, avec ses propres moyens ».

EN GUISE CONCLUSION:

Je vous accorde que la vie sur un bateau est incomparable au fait de vivre en intérieur dans une petite surface mais les paramètres diffèrent dans les deux cas et tout peut se compliquer très vite. Transposons donc ces réflexions à la prolifération actuelle croissante du COVID 19 :

Cas 1 : vivre à 4 sur un voilier de 9m avec beau temps (CF/appartement spacieux avec extérieur)
Ici, les possibilités se multiplient : baignades autour du bateau, plongeons, accostage sur la terre ferme, moments à passer en extérieur (ou prendre l’air sur sa terrasse, dans son jardin, courir, faire du sport, se faire bronzer, etc.)

Cas 2 : vivre à 4 sur un voilier de 9m avec un mauvais temps qui peut durer plus d’une semaine (CF/confinement dans une grande chambre de 12m2 sans extérieur).
En voilier, au mouillage le contexte est le suivant : le bateau bouge tout le temps, avec de la houle souvent irrégulière ce qui met l’équipage en situation d’inconfort permanent, voire de mal au cœur. Le vent siffle sur les haubans, les vagues claquent sur la coque, la chaîne grince et le silence est impossible pour se reposer ni de jour ni de nuit.
Les activités sont très limitées : lecture, discussions, réflexions, productions diverses, cuisine, siestes, etc. Aucune activité physique n’est possible pour se dépenser ou se défouler.

Au-delà de ces épisodes rares et inédits, que convient ’il de retenir ? Quelle analyse en tirer ? Comment transposer cette auto biographie à notre aventure commune de confinement ? Dans des moments difficiles, incertains, stressants générant de multiples questionnements, nos émotions sont à rude épreuve. Alors, un certain nombre de problématiques apparaissent :– – Comment faire en sorte de laisser une place pour tout et pour tous ?
– Comment télé travailler efficacement dans un espace plus ou moins grand, avec ou sans extérieur?
– Comment concilier la présence de ses enfants en plus ou moins bas âge : leur permettre la continuité scolaire mais aussi leur laisser des moments pour se défouler et s’amuser ?
– Comment continuer à entretenir son domicile, préparer ses repas, mais aussi se détendre ?
– Comment gérer nos émotions, réguler les humeurs de chacun et prendre sur soi lorsque nous nous n’en pouvons plus ?
– Une question se pose alors, peut ’on repousser sa limite, si oui, comment faire ?

Dans ces situations de crise, des mécanismes inédits se mettent donc en place :
– Prendre son mal en patience et trouver le moyen de bien vivre ce confinement
– Obligation de s’adapter aux diverses situations et aux dangers qui surviennent.
– Don de soi, investissement pour autrui dans un esprit de solidarité et de protection de tous.

Savoir gérer son stress, ses émotions mais aussi réguler celles de ses proches, apparaissent comme des conditions essentielles à la « survie » en environnement hostile. Cultiver une énergie positive ne permet ’il pas de se régénérer chaque jour pour vivre en harmonie dans un tel contexte ? Relever ces challenges ne s’avèrent ’ils pas une victoire individuelle et collective qui métamorphosera nos vies ?

QU’EN PENSEZ-VOUS ?

4 commentaires

philippe · 24 mars 2020 à 09:54

coucou, merci de ce partage d’expérience , merci de l’analyse et de l’adaptation à notre crise actuelle !!! Mon expérience du bateau n’est pas assez grande pour avoir vécu ces épopées , mais j’ai souvenirs de quelques retours au port tumultueux ,chassés de notre « sortie baignade « par un traitre coup de vent . On sent immédiatement le stress monter d’un cran , et on sent bien que chaque détail à son importance tant technique qu’humain. J’ai aussi souvenir que mes parents ayant tenté les croisières en voilier entre meilleurs amis du monde en ont payé le prix , puisque certains d’entre eux se sont éloignés définitivement ayant mutuellement révélé des traits de caractère incompatibles ….
Dans notre situation je pense souvent à ceux qui n’ont pas la chance d’avoir un supplément d’espace pour prendre l’air. J’essaye de laisser respirer l’autre de mon mieux et de m’accorder du temps pour moi même si c’est de la lecture . vouloir tout partager et mettre en commun me semble aussi utopique qu’irréalisable.
Je reste à ta disposition pour partager l’évolution de nos ressentis , à très vite bises .

    Severine Zilioli · 24 mars 2020 à 11:16

    Philippe je te remercie beaucoup pour ton précieux partage d’expériences! En effet, en confinement, les incompatibilités d’humeur, les tensions sous jacentes se révèlent très vite… mais tous embarqués ensemble, nous devons repousser nos limites et trouver la force pour aller de l’avant et faire en sorte que tout fonctionne au mieux!
    Pour la santé et l’équilibre de tous…

brun · 24 mars 2020 à 16:26

intéressant merci Séverine, j’en suis au stade 1 je prends mon confinement en patience…

    Severine Zilioli · 24 mars 2020 à 16:34

    Merci Martine, bien gérer le « stade 1 » est déjà un beau challenge… Bravo!

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